Festival d’Angoulême 2025 – Interview avec Émilie Plateau responsable de la narration de l’exposition Hyper BD

Après avoir interrogé le commissaire de l’exposition Hyper BD, nous avons pu nous entretenir avec Émilie Plateau, autrice de BD. En plus de faire partie des cinq autrices/auteurs exposés durant l’événement à travers sa BD L’Épopée infernale, elle s’est également occupée de la narration de l’exposition. Avec elle, nous sommes revenus sur son quotidien d’autrice de BD et son regard sur le monde actuel de la bande dessinée.

GeekNPlay (GNP) : Pourquoi était-il important que le visiteur de l’exposition en devienne le héros ?

Émilie Plateau (E.P.) : Alors en fait, si j’ai été contactée, c’est aussi parce que j’ai créé une bande dessinée qui s’appelle L’Épopée infernale, publiée chez Misma. C’est une BD où l’on est propulsé dans la peau d’une autrice de bande dessinée qui devient véritablement l’héroïne de l’histoire, avec de nombreux embranchements possibles, un peu comme dans un livre dont vous êtes le héros. Moi, je voulais vraiment créer une sorte de parodie en utilisant tous ces codes et en les adaptant au milieu de la BD. Et donc, on voulait que cette exposition soit ludique, que les visiteurs et visiteuses deviennent aussi des acteurs et actrices de l’expérience.

GNP : Pourquoi avoir choisi de mettre en BD les coulisses de ce milieu ?

E.P : Ça me trottait dans la tête depuis un moment. Pour une de mes bandes dessinées, j’avais du mal à trouver une maison d’édition, alors j’en ai fait un petit fanzine de 16 pages. Puis, mes éditeurs chez Misma m’ont dit : « Mais pourquoi tu ne ferais pas 250 pages ? » Je me suis dit : « Bon, allez, banco ! »

En fait, c’était hyper compliqué d’écrire un livre pareil (rire). Donc, j’ai retroussé mes manches et je me suis lancée pour trouver comment structurer une bande dessinée avec un scénario comme celui-ci, offrant plein de possibilités. Pour moi, c’était une façon d’utiliser encore une fois le côté ludique et immersif du jeu afin de parler de sujets qui me tiennent à cœur et qui sont liés à mon quotidien d’autrice de BD.

 » J’aborde vraiment plein de thématiques : les galères de transport, mes rencontres avec les lecteurs lors des festivals ou des séances de dédicaces… Bref, je raconte mon quotidien sous toutes ses facettes. » Émilie Plateau

GNP : Pour revenir sur votre quotidien d’autrice, comment le décririez-vous ?

E.P : Je me lève, je prends mon petit-déj, parfois je fais du yoga… Plus sérieusement, c’est un quotidien assez basique. Quand j’ai beaucoup de travail, mes journées sont très denses, et d’autres fois, c’est plus calme. En ce moment, par exemple, je suis en train d’écrire un scénario, donc le rythme est plus posé, mais cela implique d’autres enjeux.

Dans L’Épopée infernale, j’en parle aussi : je fais des rencontres scolaires, je vais dans des collèges et des lycées pour parler de mon travail. Car le métier d’autrice de bande dessinée n’est pas très rémunérateur, donc il faut trouver d’autres solutions pour payer son loyer et son paquet de pâtes. C’est pour cela que je donne des ateliers, que je fais des rencontres et des illustrations pour des magazines.

J’évoque aussi dans la BD des aspects plus quotidiens, comme les tâches domestiques, mais aussi des sujets plus sérieux, comme le harcèlement de rue, qui est très présent à Bruxelles et ailleurs. J’aborde vraiment plein de thématiques : les galères de transport, mes rencontres avec les lecteurs lors des festivals ou des séances de dédicaces… Bref, je raconte mon quotidien sous toutes ses facettes.

GNP : Si je comprends bien en écoutant votre réponse, ce que vous écrivez est vraiment ancré dans votre vie. Mais ajoutez-vous parfois une touche de fantastique, ou pas du tout ?

E.P : Alors, c’est principalement ma vie, mais aussi des choses que des copains et copines qui font de la bande dessinée m’ont racontées. Et puis, comme c’est un livre dont vous êtes l’héroïne, je me suis inspirée de textes que j’écrivais adolescente et que je n’arrivais pas à finir à cause des impasses, des morts, etc. Donc, je me suis dit : « Je vais essayer de faire la même chose. »

Évidemment, comme je vous parle, c’est que je ne suis pas morte (rire) ! Mais dans la BD, il y a des moments où je pars dans une montagne, je me perds, je me retrouve dans une espèce de grotte, j’entends des bruits d’animaux et des cris… Tout ça représente le côté fantastique et parodique des livres dont vous êtes le héros.

« Mais selon moi, le plus important, c’est de ne pas lâcher, de suivre son envie et ses rêves. Et aussi de s’entourer d’autres personnes qui font de la bande dessinée, parce que c’est un travail très solitaire. » Émilie Plateau

GNP : Étant donné que cette exposition s’intéresse aux coulisses du monde de la BD, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite se lancer dans la bande dessinée ?

E.P : De s’accrocher ! De ne pas avoir peur des refus. En fait, c’est assez compliqué d’être publié, et tout le monde reçoit des refus.

Moi, j’ai commencé en tant que stagiaire dans une maison d’édition de bande dessinée indépendante, 6 Pieds Sous Terre Éditions, basée à Montpellier. Ensuite, j’ai créé des fanzines que j’ai diffusés dans des festivals et des librairies. Aujourd’hui, on peut aussi utiliser les réseaux sociaux pour mettre en avant son travail.

Mais selon moi, le plus important, c’est de ne pas lâcher, de suivre son envie et ses rêves. Et aussi de s’entourer d’autres personnes qui font de la bande dessinée, parce que c’est un travail très solitaire. J’ai la chance d’être à Bruxelles, où il y a beaucoup d’ateliers de BD. Ça me permet de croiser d’autres auteurs, d’échanger avec eux et de se soutenir mutuellement.

GNP : Avec votre expérience, avez-vous constaté une évolution dans le monde de la BD ?

E.P : À quel niveau ?

GNP : Par exemple, dans l’exposition, on évoque l’apport des nouvelles technologies. Est-ce que celles-ci ont eu un impact sur votre style ou votre façon d’aborder la BD, ou pas du tout ?

E.P : Je suis très traditionnelle, on va dire, parce que je dessine au crayon à papier, puis j’encre avec un stylo plume. Ensuite, j’utilise des logiciels de retouche d’images pour la mise en couleur, mais non, je n’utilise pas d’iPad ou d’outils entièrement numériques. Je reste très classique.

Après, pour diffuser mon travail, j’utilise un peu les réseaux sociaux, que ce soit pour partager sur quoi je travaille ou annoncer mes séances de dédicaces, etc. C’est vrai que certains réalisent leurs planches uniquement en numérique, mais moi, personnellement, j’ai besoin du papier. Au final, chacun a son style et ses envies dans la pratique de la BD.

« Concernant l’évolution du monde de la BD, on voit aujourd’hui une présence beaucoup plus forte des autrices, ce qui est une très bonne chose, car cela apporte un vrai vent de fraîcheur. Il y a aussi davantage de respect pour le travail des autrices, même si cela reste une lutte. Les inégalités hommes-femmes, le sexisme, les discriminations… on ne peut pas dire qu’ils ont disparu. »

GNP : Avez-vous également constaté une évolution dans le monde de la BD, notamment parmi les personnes qui le dirigent ? Voyez-vous un changement à ce niveau ? Et surtout, pensez-vous qu’il est aujourd’hui plus facile ou plus difficile pour un débutant de se lancer dans la BD ?

E.P : Je pense que, quelle que soit l’époque, il est toujours difficile de se lancer dans la bande dessinée. Comme je le disais, il est important de diffuser son travail, de le montrer, d’essayer de rencontrer des gens. Tous les éditeurs qui me publient aujourd’hui, je les avais rencontrés en amont, j’avais pu discuter avec eux de mon travail.

Concernant l’évolution du monde de la BD, on voit aujourd’hui une présence beaucoup plus forte des autrices, ce qui est une très bonne chose, car cela apporte un vrai vent de fraîcheur. Il y a aussi davantage de respect pour le travail des autrices, même si cela reste une lutte. Les inégalités hommes-femmes, le sexisme, les discriminations… on ne peut pas dire qu’ils ont disparu.

En ce qui concerne les personnes qui dirigent les maisons d’édition, je travaille avec des gens dont j’apprécie vraiment l’humanité. Il y a beaucoup de respect et de bienveillance, que ce soit chez mes éditeurs indépendants ou chez mon éditrice chez Dargaud, Pauline Mermet. C’est quelqu’un de formidable, qui comprend mon travail et ne cherche pas à le dénaturer ou à me faire faire autre chose.

Après, si on parle de la gestion des festivals, il y a actuellement beaucoup de polémiques et un vrai problème. Une refonte de l’organisation et des personnes qui dirigent serait nécessaire, car il existe beaucoup de toxicité, des problèmes de communication et d’organisation, et bien d’autres choses encore.

GNP : Justement, avez-vous constaté une évolution de la place des femmes dans le monde de la BD, notamment à travers l’occupation de postes importants par ces dernières ? Est-ce une réalité que vous percevez, ou pensez-vous que ce n’est pas encore assez présent ?

E.P : Ce ne sera jamais assez présent, parce que le patriarcat a encore de beaux jours devant lui ! Quand on voit ce qui se passe au niveau politique mondial, c’est vraiment flippant.

Après, ce qui est chouette, c’est qu’il y a de plus en plus d’autrices. Par exemple, dans l’exposition Hyper BD, la parité est quasiment respectée parmi les artistes exposés. Là, je suis face aux premières publications et je vois plein de noms d’autrices, donc ouais, c’est super ! On prend notre place et on continue le combat (rire).

GeekNPlay : Merci à Émilie Plateau d’avoir répondu à nos questions.

 

 

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Loup solitaire naviguant seul entre des JRPG et des jeux d'action-aventure.

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