Depuis le 30 janvier, l’exposition Plus loin. La nouvelle science-fiction a ouvert ses portes à la Cité de la BD d’Angoulême à l’occasion du festival d’Angoulême de 2025. Cette exposition est la première d’envergure en France sur la bande dessinée de science-fiction. Au programme : près de 150 auteurs de ce genre mis en avant et un voyage à travers près de 40 ans d’histoires de science-fiction en bande dessinée. Cette exposition a été menée par les deux commissaires, Lloyd Chéry et Julie Sicault Maillé. Justement, nous nous sommes entretenus avec cette dernière pour revenir plus en détail sur cette exposition.

© Photo prise par Elhadji Diallo

Geeknplay (GNP) : Pourquoi avoir choisi le thème de la nouvelle science-fiction pour cette exposition ?

Julie Sicault Maillé (J.S.M) : La Cité de la BD nous a proposé de travailler sur le thème de la bande dessinée de science-fiction. Avec Lloyd Chéry, nous avons souhaité mettre en avant ce que nous appelons la « nouvelle science-fiction », qui représente, en gros, les 40 dernières années de création en BD dans ce genre.

C’est pour cela que le parcours de l’exposition débute par une recontextualisation de cette aventure de la nouvelle science-fiction, en montrant les précurseurs et ceux qui ont établi le genre dans la BD franco-belge, à savoir Jean-Claude Mézières, Moebius, Druillet ou Chantal Montellier. Mais aussi la première vie du magazine Métal Hurlant.

Ensuite, on pénètre dans la nouvelle science-fiction avec Aquablue d’Olivier Vatine et Thierry Cailleteau, puis avec le label Série B, fondé aux éditions Delcourt par ce même Olivier Vatine et Fred Blanchard.

Par la suite, on voyage à travers différentes ambiances et divers chapitres thématiques, qui reprennent les grands thèmes de la BD de science-fiction : le voyage dans l’espace, la ville du futur et les mondes virtuels, l’anticipation sous toutes ses formes, les visions post-apocalyptiques et la relation à l’autre.

L’exposition se termine sur la nouvelle génération, où de nouveaux sujets sont abordés. Certains auteurs et autrices de cette génération ne sont pas forcément des aficionados de science-fiction, mais ce genre leur permet d’explorer une multitude de thématiques et de renouveler complètement les approches et les imaginaires. Par exemple, Lisa Blumen utilise la science-fiction pour évoquer l’intimité, la solitude et la place de chacun dans le monde.

GNP : Justement, vous parlez de la nouvelle génération. Puisque la science-fiction est aussi un moyen de critiquer les dérives de la société, est-ce qu’au fil des années, de nouveaux thèmes sont apparus pour aborder ce genre ?

J.S.M : Complètement ! Dans la nouvelle science-fiction, il y a une véritable attention des auteurs et des autrices aux enjeux de société contemporains, qu’il s’agisse de catastrophes écologiques, de dérives politiques ou sécuritaires. Mais aussi de la question de l’innovation et de la démesure technologique. Donc oui, ces sujets sont vraiment au cœur de leurs récits.

Par exemple, Chantal Montellier, qui est plutôt présentée au début de l’exposition, abordait déjà des questions très politiques, comme la dérive sécuritaire. Mais c’est un thème qui s’est intensifié au cours des 40 dernières années, dans ce que nous appelons la nouvelle science-fiction. On le voit aussi à travers tous les récits post-apocalyptiques, qui ouvrent souvent sur un « monde d’après », un renouveau après la catastrophe.

Bien souvent, il s’agit d’une catastrophe écologique, de la chute d’une météorite ou d’une invasion extraterrestre, etc. Mais ces récits proposent aussi une réflexion sur un futur possible, peut-être plus juste et solidaire.

GNP : L’exposition aborde l’influence des mangas et des comics sur le genre. Ressentez-vous encore aujourd’hui l’impact d’Akira sur certaines œuvres contemporaines de science-fiction ?

J.S.M : Oui, complètement ! Le manga et les comics ont une influence sur la nouvelle science-fiction, notamment sur la nouvelle génération. Si je prends l’exemple de Guillaume Singelin, qui est représenté dans l’exposition avec sa BD Frontier, on aurait pu en présenter d’autres. Il le dit clairement : à l’adolescence, il a découvert le manga, et depuis, il ne l’a plus quitté. Dans son travail, on retrouve une esthétique nourrie par le manga, bien sûr mêlée à son propre style.

Dans l’exposition, nous avons également une petite interlude dédiée aux comics, un clin d’œil à leur influence. Mais nous nous sommes surtout concentrés sur la BD franco-belge, car nous ne pouvions pas tout aborder. Il fallait aussi construire un récit, une aventure pour les visiteurs. Cela dit, à plusieurs reprises dans les textes de l’exposition, nous avons mis en avant l’influence du manga et des comics.

« On pourrait même dire qu’à l’origine, l’influence était plutôt dans l’autre sens : les artistes franco-belges ont beaucoup influencé le cinéma américain. Aujourd’hui, les auteurs et autrices de BD se nourrissent aussi du cinéma. »

GNP : Y a-t-il une connexion thématique entre la science-fiction en BD et d’autres œuvres, comme les films ou les séries de science-fiction ?

J.S.M : Oui, et ces 40 dernières années, cette connexion est encore plus marquée. On pourrait même dire qu’à l’origine, l’influence était plutôt dans l’autre sens : les artistes franco-belges ont beaucoup influencé le cinéma américain. Aujourd’hui, les auteurs et autrices de BD se nourrissent aussi du cinéma.

Si l’on prend l’exemple des récits apocalyptiques en BD, Blade Runner reste une référence majeure qui continue d’inspirer de nombreux créateurs. Mais la littérature joue également un rôle essentiel depuis toujours. Il existe de véritables passerelles, des liens très forts entre les différentes disciplines artistiques dans la science-fiction.

GNP : Avec cette exposition, qu’aimeriez-vous qu’une personne peu familière avec la science-fiction ressente en la découvrant ?

J.S.M : Alors, personnellement, quand j’ai commencé à travailler sur ce thème, je n’étais pas familière avec la science-fiction. Je suis commissaire d’exposition spécialisée en art contemporain. Ce n’était donc pas une découverte totale, mais travailler sur la science-fiction a nourri de nombreux questionnements et recherches que je menais déjà dans le cadre de mes commissariats d’exposition : une observation du monde d’aujourd’hui et une réflexion sur la manière d’imaginer les mondes de demain.

La science-fiction nous permet vraiment de porter un regard sur notre époque et de nous interroger : par exemple, ces innovations technologiques, qu’est-ce qu’elles pourraient donner à l’avenir ? Ou encore, quelles pourraient être les conséquences des enjeux écologiques actuels ? Les auteurs de science-fiction explorent ces questions et les mettent en récit.

Donc, comme moi, j’aimerais que le public ressente ce même questionnement sur le monde qui l’entoure.

 » C’est vrai que la science-fiction a été assez longtemps dénigrée. C’était perçu comme un genre de niche pour les geeks, pas de la vraie culture, etc. Alors que, bien au contraire… »

GNP : Tout à l’heure, vous avez évoqué l’idée de voyager à travers différentes ambiances. Était-il important pour vous de rendre cette exposition immersive pour les visiteurs ?

J.S.M : ouais, on voulait que ce soit comme un voyage, parce que la notion de voyage, d’univers dans lesquels on est totalement immergés, est très importante en science-fiction. Du coup, en travaillant avec Mathilde Meignan, la scénographe, nous avons imaginé plusieurs ambiances, plusieurs univers, sans oublier l’éclairage réalisé par Pierre Gauvry, ainsi que les ambiances sonores dans l’exposition. C’était vraiment important pour nous de plonger les visiteurs dans tous ces univers, qui sont d’une infinie richesse, tout en explorant les pensées et les imaginaires des auteurs.

Et les retours que nous avons reçus jusqu’à présent sur l’exposition sont très positifs. Bien sûr, elle vient juste d’ouvrir, mais plusieurs visiteurs, notamment ceux qui l’ont découverte un peu en amont, m’ont dit que ce qui était hyper intéressant, c’est que cela leur donnait envie de lire de la bande dessinée de science-fiction. Je suis heureuse d’avoir ces retours, car, en plus, c’est vrai que la science-fiction a été assez longtemps dénigrée. C’était perçu comme un genre de niche pour les geeks, pas de la vraie culture, etc. Alors que, bien au contraire…

© Photo prise par Elhadji Diallo

GNP : Enfin, pour un amateur de BD qui voudrait découvrir la science-fiction en BD, quelle œuvre recommanderiez-vous comme porte d’entrée idéale ?

J.S.M : Ça, c’est la question la plus dure, parce que je vais vous en donner 40000, hein. Bon alors, on est devant l’entrée de l’exposition. La fiche a été créée par Mathieu Babelais qui est quand même un auteur extraordinaire. Donc, oui, j’aurais tendance à parler de Mathieu, je citerais aussi Guillaume Singelin, il y a aussi Lisa Blumen, Frédéric Peters aussi qui a un travail extra. non, mais je vais vous en dire 40 000 hein ( rire ), il y a Vincent Perriot avec Negalyod.

GNP : On va dire alors, si vous pouvez nous citer cinq auteurs ou autrices maximum ?

C’est trop dur ! Bon, Françoise Kuten quand même, qui est vraiment originale dans la SF, Leo aussi avec Les Mondes d’Aldebaran. Il y en a un autre que j’ai beaucoup aimé, qui ne fait pas forcément de la science-fiction, mais plutôt des carnets de voyage et des BD plus sur la société actuelle : L’Âge d’eau de Benjamin Flao. Et puis là, à Angoulême, il pleut énormément aujourd’hui, et on a l’impression qu’on est dans L’Âge d’eau, dans ces espaces flottants sur lesquels on vit. Voilà. Et c’est vrai qu’en science-fiction, parfois, on se dit : « Mais en fait, ce n’est pas aujourd’hui, c’est demain ou après-demain. » Il y a aussi Cauchemar de Pierre Ferrero et également Le Ministère secret de Mathieu Sapin. Bon, ça va, je m’arrête ici (rire).

GeekNPlay : Merci à Julie Sicault Maillé d’avoir répondu à nos questions.
Pour rappel, l’exposition se tient à la Cité de la BD d’Angoulême et sera ouverte du 30 janvier 2025 au 16 novembre 2025.

, , , , , , , , , , , , , ,

ead-sensei

Loup solitaire naviguant seul entre des JRPG et des jeux d'action-aventure.

Laisser un commentaire