Brigitte Lecordier – « Ma plus belle reconnaissance, c’est le public »

Présente à la Japan Expo 2026 pour ses 25 ans, Brigitte Lecordier, voix française de Sangoku dans Dragon Ball et directrice artistique sur Frieren, publiait récemment La Réalité est énorme, une bande dessinée autobiographique parue chez Dupuis. Nous avons pu échanger avec elle durant une conférence où plusieurs de mes confrères étaient présents sur ce nouveau projet, sur le métier de comédien de doublage et sur son engagement contre le remplacement des comédiens par l’IA générative.

GeeknPlay (GNP) : Vous venez de publier La Réalité est énorme, une bande dessinée autobiographique sur votre enfance à la Porte de Montmartre. Pourquoi avoir choisi la BD, plutôt qu’un autre format, pour raconter cette histoire personnelle ?

Brigitte Lecordier (B.L) : En fait, le début de ma bande dessinée, c’est une promesse que j’avais faite à ma maîtresse de CM2, qui m’avait fait promettre d’écrire cette histoire parce qu’elle pensait que j’avais grandi dans un milieu un peu particulier, et que, dans ce milieu, peu de gens peuvent s’exprimer parce que, quand on se retrouve à l’usine, on n’a pas le temps d’écrire un livre, et quand on a le temps, on est mort, en général. Elle me disait : « Je suis sûre que toi, tu feras quelque chose d’autre, et j’aimerais bien que tu l’écrives. » Et dès que j’ai pu, j’ai écrit cette histoire, en me disant qu’il fallait que j’écrive vite, parce qu’après, on oublie les souvenirs et on ne voit plus les choses exactement de la même façon. C’est-à-dire que les moments où j’en voulais à mes parents, parce que tu es ado, tu en veux à tes parents… En grandissant, tu te dis : « Ouais, mais quand même, ils ont fait ce qu’ils ont pu. » Tu pardonnes des choses, tu expliques des choses. Et je ne voulais pas que ces choses soient déjà expliquées au moment où j’ai écrit ce roman. J’ai écrit comme un roman, un peu à la manière de Perec, c’est-à-dire en petites histoires. C’est l’histoire de la petite Bibi, c’est-à-dire moi, petite.

Le format de la BD, en réalité, ce n’est même pas moi qui l’ai choisi : c’est qu’on me l’a proposé, je n’ai pas eu le choix. Je l’avais fait lire au Salon du livre, à la Porte de Versailles, en tant que jeune auteure, et j’avais eu de très bons retours : Gallimard m’avait convoquée pour en parler, et Belfond m’avait comparée à mi-chemin entre Céline et Kavanagh. Ce qui m’avait flattée, mais ma carrière de comédienne a démarré à ce moment-là, et je n’ai jamais eu le temps de m’en occuper davantage : je l’ai mis de côté, puis oublié. Bien plus tard, les éditions Dupuis sont venues me voir en me demandant si j’avais un texte à proposer sur moi. C’est Stéphane Ferrand qui l’a lu et qui a eu l’idée d’en faire une bande dessinée. Il a fallu faire des choix, car le livre ne pouvait pas faire 500 pages : on est parti de la toute petite Bibi, de ma naissance jusqu’à mes 8 ans environ, en prenant comme fil rouge l’histoire de la construction du périphérique, en écho à ma propre transformation. J’aimerais bien, un jour, raconter la suite, l’adolescence, puis Brigitte aujourd’hui, mais ça, ce sera à mon éditeur de me dire si ça vaut le coup. (Rires.)

GNP : Vous avez évoqué le fait qu’au Japon, les comédiens de doublage sont traités comme de véritables stars, contrairement à la France. Qu’est-ce que cette différence culturelle révèle, selon vous, sur la place de ce métier dans nos sociétés respectives ?

B.L : C’est avant tout une question de culture. Au Japon, les seiyū enchaînent les rôles et sont même repris pour d’autres anime dès qu’ils sont identifiés sur un personnage connu. Ici, c’est bizarre, et c’est depuis peu : les distributeurs veulent toujours du neuf. Donc une voix comme la mienne, qui est connue, ils n’en veulent plus, c’est pour cette raison-là que je dirige plus, maintenant. On me dit : « Ah ben ouais, mais c’est une voix qu’on a déjà entendue. » Ben oui, on l’a déjà entendue, mais ça fait plaisir aux gens de l’entendre encore. Mais ils n’arrivent pas à se mettre ça dans la tête, c’est bizarre. Et puis, les enfants d’aujourd’hui, eux, ils ne l’ont pas déjà entendue, puisqu’ils n’ont rien entendu avant, ils viennent juste de grandir. Donc ce sont des arguments bizarres, qu’il n’y a pas au Japon, et je ne sais pas pourquoi.

Je pense que c’est une question de voir le monde différemment, de voir les artistes autrement : un artiste, il exerce son art, et puis on lui fout la paix (rires). Et quand il est bon, on le laisse s’exprimer jusqu’à ce qu’il n’en ait plus envie. Masako Nozawa (voix japonaise de Goku dans Dragon Ball), à aucun moment on ne la remplacerait, à aucun moment on lui dirait : « Oh non, vous êtes trop entendue, madame ! » Au contraire, on lui dit : « Encore, encore du Masako ! » Et quand elle est sur une nouvelle série, tout le monde va voir par curiosité. Et je suis sûre que ça se passerait comme ça ici, s’ils nous mettaient en avant, s’ils disaient : « Tiens, la prochaine série, il y a machin, machin, machin, ça va vous faire plaisir », les gens viendraient. Mais il n’y a pas ça. On n’est pas dans les médias : les médias ne parlent pas des gens qui font les voix, encore aujourd’hui. De plus en plus, ça commence à venir, mais c’est grâce à des gens comme Donald Regnault, avec sa chaîne Twitch, ou moi avec ma chaîne YouTube, mais on est trois ou quatre à parler au public, pas tant que ça, finalement.

Après, aujourd’hui, je travaille essentiellement avec les gens que j’ai fait grandir : les Bobby Peace, ce sont des gens qui ont grandi avec Dragon Ball quand ils étaient petits, maintenant ils sont créateurs, ils font des choses extraordinaires qui me font rire en plus. Du coup, je suis sur Les Kassos, je suis sur Pipoudou, on se file des coups de main sur Dream Queen, c’est génial. Et Petite Mort, avec Davy Mourier, qui s’est fait déchirer ses dessins de Dragon Ball quand il était petit, à l’école, à cause de moi (rires), il a eu des mauvaises notes. Maintenant, il a une belle bande dessinée, et il a bien raison de la défendre. Et je suis heureuse de faire la voix de son petit personnage. Mais voilà, les choses évoluent aussi, et parfois il faut du temps pour reconnaître un peu les comédiens qui font du doublage. Après, on ne cherche pas non plus la reconnaissance à tout prix : moi, ma plus belle reconnaissance, c’est d’être reconnue par le public et suivie par le public.

© Elhadji Diallo

GNP : Entre le doublage, le théâtre, la direction artistique et maintenant la bande dessinée, comment choisissez-vous aujourd’hui les projets auxquels vous consacrez votre temps ?

B.L : Avant tout, je me tourne vers des projets dont j’ai envie de les réaliser. Quand on me propose un projet, même si ce n’est pas quelque chose que j’aime pas a priori ou que ce n’est pas ma culture, si la personne qui le porte est engagée, enthousiaste, et qu’elle se donne les moyens de bien faire les choses professionnellement, je n’ai aucune raison de dire non : je vais l’aider si elle a besoin de moi. Et puis, il y a les moments où un projet m’émerveille directement, à la lecture ou à l’image : là, il n’y a aucune raison de ne pas y aller. En général, les gens qui font appel à moi connaissent déjà mes goûts (rires). (rire).

GNP : Vous vous engagez activement contre le remplacement des comédiens de doublage par l’intelligence artificielle. Quel est concrètement le cadre légal que vous réclamez auprès du gouvernement et des institutions ?

B.L : Avec mes camarades, nous avons créé un collectif, Touche pas ma VF, pour lutter contre l’arrivée de l’IA générative, qui s’est déjà nourrie de la majeure partie de ce que nous avons produit depuis des années. Ce que nous demandons, très concrètement, c’est d’abord une traçabilité : savoir où sont stockées nos données, dans quel pays, et être informés chaque fois que notre voix a été utilisée. Parce qu’aujourd’hui, on dit non au fait que nos voix soient utilisées par l’IA. Notre combat risque d’être difficile car aujourd’hui, sur certains contrats, notamment de jeux vidéo, on demande aux comédiens de signer des clauses qui autorisent l’entraînement d’une IA avec leur voix ; si le comédien refuse, il est tout simplement exclu du projet. Nous avons été reçus par la ministre Catherine Pégard, que ce soit notre syndicat, le collectif Touche pas à ma VF ou encore l’association Les Voix, qui suit ce combat depuis le début, et ce que nous réclamons, c’est un décret ou une loi qui empêche l’utilisation de nos voix par l’IA, et aussi que le doublage reste une activité exclusivement humaine, réalisée en studio, en France, avec des comédiens.

(Un confrère rappelle à Brigitte Lecordier qu’une taxe sur l’IA a été récemment mise en place.)

Nous ne voulons pas d’une simple taxe sur les systèmes d’IA, comme cela a été proposé : ce n’est pas une question d’argent, nous ne voulons pas être des « rentiers de la voix ». Ce qui m’intéresse, c’est de faire mon métier : c’est de vous raconter des histoires, de vous faire vibrer, de continuer à vous faire grandir et à faire grandir vos enfants, et de passer mon métier aux jeunes comédiens. Hier, j’étais entourée de plein de jeunes comédiens qui sont venus travailler avec moi sur Frieren, sur Blue Box, et tout ça, quel bonheur de leur apprendre mon métier ! Et de leur dire : « Demain, c’est vous qui serez à ma place, à Japan Expo, et vous parlerez de tout ce que vous avez fait. » Et s’il y a des robots, qu’est-ce que je vais apprendre aux robots ? Et comment les robots vont-ils apprendre à toucher les enfants que vous avez été, autant que nous, on vous a touchés ? C’est quand même étrange.

Et puis, ce matin, j’avais un médecin dans mes signatures qui me disait, au niveau cognitif, que pour les enfants, l’IA, ce n’est pas terrible. J’ai eu aussi des gens qui sont dyslexiques, ou des gens qui sont aveugles ou malvoyants. Les aveugles me disent : « Nous, déjà, on ne voit rien. Mais si on n’a plus votre voix, on ne voit plus rien du tout, il n’y a plus rien qui existe. » Tu imagines une voix de robot qui leur raconte une histoire ? Il ne se passe rien, c’est impossible de reconstituer l’histoire. Et tout est comme ça. Et les enfants de demain pourraient grandir avec des dessins animés générés par l’IA, ce serait dingue.

Et une autre chose aussi : aujourd’hui, il y a déjà des programmes, notamment des livres audio, qui sont faits avec de l’IA, et on ne prévient absolument pas les gens. On demande ça aussi : si vous utilisez l’IA, il faut le dire, il faut demander, et il faut savoir quelle IA vous avez utilisée, de qui elle vient, parce que, forcément, elle a été volée à quelqu’un. Qui a donné son autorisation pour faire ça ? Avoir une traçabilité, c’est hyper important.

(Une de mes consœurs évoque le fait que, sur Spotify, des IA sont utilisées pour les livres audio tels que Roméo et Juliette.)

Ça devrait être obligatoire, qu’on donne le choix aux gens : vous voulez de l’humain, ou vous voulez des robots ? Et en fait, notre propos, aussi, c’est de dire aux gens : soyez responsables, et quand vous savez qu’un produit a été généré par l’IA, ne l’achetez pas, boycottez-le. Et si vous savez que des comédiens ont été remplacés, ou interdits de jeux comme Pascal Chemin l’a été… Moi, sur Fable, parce que j’ai fait Fable 3, si ça se trouve, on m’aurait rappelée pour faire la suite. Ils savent très bien qu’il ne faut pas m’appeler pour ce genre de jeux quand il y a de l’IA dans l’histoire (rires). Mais voilà, dire « on boycotte, on ne l’achète pas », et tant pis, c’est un peu frustrant pour chacun d’entre nous, mais c’est pour protéger le public. Mais on a un pouvoir terrible, nous, les acheteurs : c’est de dire « je ne l’achète pas ». Et à un moment, ils vont finir par craquer.

Clair Obscur: Expedition 33

Parce qu’on parle, en ce moment, d’un jeu vidéo, Expedition 33, où il y a eu une super VF : tout le monde en a parlé, tout le monde était heureux d’avoir cette VF. Il faudrait que ça se passe comme ça à chaque sortie de jeu. Pour que, du coup, sur Halo par exemple, ils se disent : « Bah merde, on va être obligés de prendre les voix françaises, sinon on ne pourra pas les vendre ». Moi, j’ai joué dans un jeu vidéo qu’on va vous annoncer demain (samedi 11 juillet, étant donné que l’interview a eu lieu vendredi 10 juillet), c’est Orbitals, où je fais un rôle qui va vous amuser, parce que ce n’est pas un rôle habituel pour moi. Et là aussi, la VF est très mise en avant, et ça fait plaisir : tu te dis, enfin, il y a des gens qui ont compris quelque chose, et ça va faire vendre le jeu, j’espère, parce que les gens auront plaisir à nous retrouver.

(L’un de mes confrères rebondit sur la situation des artistes en général, qui est assez précaire, les poussant à se tourner vers l’IA.)

Pour un jeune comédien qui débute, qui est en quête de ses premiers contrats, refuser le premier contrat, ça peut vouloir dire ne pas manger. Mais si le jeune comédien dit oui pour pouvoir manger aujourd’hui, demain, il ne pourra plus manger du tout, parce que c’est l’IA qui va le remplacer. Donc il faut vraiment pouvoir résister maintenant, aujourd’hui, pour que demain, tout le monde puisse continuer à vivre de son art, que ce soient les auteurs, les dessinateurs, les graphistes, toutes les sortes d’artistes.

On ne remplace pas un artiste par de l’IA générative qui vole son propre art. On ne fait pas du sous-Miyazaki : on demande à Miyazaki de faire un film, on ne va pas apprendre ce qu’il a fait pour refaire quelque chose avec, ce sont des billes. Il faut laisser les futurs auteurs et artistes s’exprimer, et proposer des choses qui vont nous éblouir. L’IA ne pourra jamais nous éblouir, puisqu’elle ne fonctionne qu’avec ce à quoi on la nourrit : elle n’est que reproduction. Donc on n’aura jamais un truc qui va nous surprendre, un « ah ça, on ne l’a jamais fait ! » : ça, ça n’existera plus. On reverra toujours les mêmes choses qu’on aime : on nous donnera une sorte de bouillie de trucs qu’on a déjà aimés, et on nous en abreuvera.

GNP : Avec tout ce qui se passe actuellement dans l’industrie et notamment les progrés des l’IA, êtes-vous craintive à l’idée que l’art du doublage tel que vous le pratiquez depuis des décennies puisse se perdre au profit de l’intelligence artificielle ?

B.L : Normalement non, j’espère que… De toute façon, il y a toujours besoin de création. Il y a beaucoup de créations françaises au niveau du dessin animé. Et puis, il faut se dire qu’on ne parle pas toutes les langues : souvent, on parle l’anglais, mais on ne parle pas le moldo-valaque, le chinois… Il y a plein de langues qu’on ne connaît pas, où il y a des créateurs. Donc il y aura toujours besoin de doublage pour leurs créations. Bon, qu’il y ait des gens bilingues, tant mieux, mais qu’on ait aussi le choix d’avoir une version française. Et puis les petits, les enfants, ils ne parlent pas plusieurs langues, et c’est quand même agréable, quand tu rentres de l’école, de pouvoir te mettre dans un siège et te laisser envahir par une production sans avoir à lire tous les sous-titres. Et puis, je parle aussi toujours au nom des gens qui sont différents : les autistes, les gens qui ne voient pas bien, les personnes âgées. Quand t’es vieux, t’as pas du tout envie de voir des sous-titres. Et quand t’es comme moi, dyslexique, autant je lis toute la journée des bandes rythmo, autant lire les sous-titres, pour moi, c’est une galère ! Parce que ce n’est pas à mon rythme, parce que ça me fatigue énormément. Et donc, vive la VF, quoi.

(Présent lors de la conférence de presse, le fils de Brigitte Lecordier, Louis Lecordier, également comédien de doublage, a tenu à compléter la réponse.)

Louis Lecordier (L.L) : Il faut se dire qu’il faut faire un cadre aujourd’hui, c’est hyper urgent, parce que, même si la technologie évolue et devient crédible, ça ne sera jamais vraiment un vrai humain, ou une vraie intelligence émotionnelle. Mais si ça devient assez crédible pour passer, il faut qu’il y ait déjà un cadre avant que ça arrive, parce qu’il y a un problème éthique derrière : ça peut être OK à regarder ou à écouter, mais ce qu’on a envie, c’est que ce qu’on écoute ou ce qu’on regarde, ce ne soit pas personne derrière. Il faut qu’il y ait de vraies émotions, il y ait un être humain qui raconte à d’autres êtres humains, et c’est comme ça que ça se transmet.

B.L : Et puis, effectivement, le côté cognitif de l’enfant : le médecin me disait tout à l’heure qu’un enfant, quand il apprend, c’est parce qu’il a regardé quelqu’un, et qu’il fait pareil, et qu’il comprend ce qui, dans ton regard, transparaît. Même si ça devenait à la hauteur, il faudrait qu’il y ait cette transmission d’œil à œil, et de voix à oreille, qui se passe, plus que ça. Il y a des gens qui arrivent, tu ouvres la bouche, tu dis un truc, tu dis bonjour, et hop, ils ont les larmes aux yeux.

B.L : Et puis, on n’a pas tous la même façon de jouer : un robot, lui, il va dire telle émotion, « c’est comme ça que ça se joue », et il va jouer l’émotion comme ça.

L.L : Et puis, aujourd’hui, dans les contrats aussi, ce pour quoi on se bat, c’est d’avoir des clauses qui nous protègent, car il y a un vrai danger par rapport aux voix non reconnaissables conçues par l’IA. Parce qu’on va prendre la voix de tout ce qu’on a fait, moi depuis que j’ai 4 ans, toi (Brigitte Lecordier) depuis que t’as 4 ans, on va prendre tout ce que t’as fait, et on va faire un mix de tout, et on va faire une voix non reconnaissable avec ça. Mais s’il n’y a aucune traçabilité derrière, si on ne sait pas quelle voix on a prise, de qui, comment, d’où ça vient, une voix non reconnaissable, ils pourront dire : « Non, on peut utiliser votre voix pour faire ça, regardez, ce n’est pas votre voix. » Ils diront qu’elle ne ressemble pas, parce qu’ils ne vont pas s’amuser à prendre la voix de Brigitte pour faire un truc directement reconnaissable. Parce qu’ils savent que, s’ils volent une voix, on a quand même des recours : c’est chiant, il faut des avocats, des experts qui constatent, des huissiers, mais on finit peut-être par avoir gain de cause. Le danger, c’est vraiment au niveau des voix non reconnaissables. Ce sont ces clauses-là qu’on veut ajouter dans tous les contrats, systématiquement, et que ce soit la règle : qu’on dise que ce qu’on enregistre là, pour ce produit, n’est pas utilisé pour entraîner une IA qui pourra faire des voix synthétiques non reconnaissables avec ça.

B.L : Et quand il y a des voix synthétiques, il faudrait qu’on sache : qu’est-ce que vous avez utilisé pour faire cette voix ? C’est-à-dire qu’il y ait une traçabilité : vous avez utilisé la voix de machin, de truc, de bidule. Forcément, il y a des humains derrière, il y a eu, à un moment donné, des humains derrière. Donc : qu’est-ce que vous avez volé pour faire ce qu’on entend là ? Et ça, il faudrait vraiment l’avoir, systématiquement.

GNP : Un dernier mot pour finir : quel conseil donneriez-vous à une personne qui souhaite se lancer aujourd’hui dans le doublage ?

B.L : D’arrêter ça tout de suite (fou rire) ! Non ! En premier lieu, je dirais : prends des cours de théâtre. Il faut être comédien, vraiment. Il y a plein de gens qui pensent que c’est juste de la voix, que si tu as une belle voix, tu peux faire du doublage. Il faut démystifier ça, ce n’est pas vrai. D’abord, moi, je n’ai pas une belle voix. Il faut vraiment être comédien, il faut savoir tout jouer : le matin, tu arrives à 9 heures, tu tombes sur un film, tu ne sais pas ce que tu vas faire, si c’est un dessin animé, si tu vas faire une fille, un homme, une mouche ou un canard, et il faut y aller directement, parce que le temps, c’est de l’argent, dans le cinéma. Il faut être hyper performant dans le jeu, immédiatement.

L.L : Par exemple, si tu te retrouves à faire la voix de Leonardo DiCaprio sur un film, tu dois le doubler : lui, il s’est préparé pendant deux ans pour son film, ils ont eu un tournage d’un an, ils ont refait les scènes 30 fois parfois en une journée, ils ont répété. Nous, on arrive, on découvre le film, on découvre la scène, on la regarde une fois, il faut être au niveau, c’est tout à froid.

B.L : Donc il faut être hyper performant immédiatement. C’est vrai que les gens qui font du doublage sont très habiles quand ils vont bosser ailleurs, sur un tournage ou à la radio : « Oh la vache, tu as compris vite ? » Bah oui, on est obligé de comprendre vite, on est dans l’instantanéité. Après, c’est marrant à faire, et c’est un super exercice pour un comédien.

Et puis après, le chemin le plus difficile, c’est celui d’aller se vendre : il faut aller dans les studios, dire « voilà, je suis comédien, j’aimerais faire du doublage », et pour ça, il faut inviter les directeurs artistiques à venir te voir jouer au théâtre, sachant que sur dix invitations, il n’y en aura peut-être pas une qui viendra, et si elle vient, ce n’est peut-être pas elle qui te fera travailler. Mais il faut continuer, il faut être opiniâtre. Savoir se vendre, c’est ce qu’il y a de plus difficile pour un artiste, et pour tous les artistes.

On est aussi dans un nouveau monde, avec Netflix, où on te dit : « C’est confidentiel, personne ne peut entrer sur le plateau », mais du coup, comment fait le jeune qui veut débuter s’il ne peut pas entrer sur le plateau ? Il ne peut pas. Donc il faut vraiment savoir que ce n’est pas facile, mais que si on en a envie, c’est vraiment un métier extraordinaire. Donc je dis : si on en a envie, il faut le faire, mais c’est extrêmement difficile d’être un artiste, quelle que soit la discipline. Le plus dur, c’est de se vendre.


Un grand merci à Brigitte Lecordier et Louis Lecordier pour leur disponibilité lors de cette conférence de presse à la Japan Expo 2026.

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Loup solitaire naviguant seul entre des JRPG et des jeux d'action-aventure.

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