Maxime Gendron – « Oda arrive à nous captiver depuis trente ans parce qu’il dose les révélations comme personne »

Youtubeur/essayiste manga, Maxime Gendron est une figure bien connue de la communauté. Cofondateur de la chaîne L’Archipel Otageek, il a déjà signé plusieurs ouvrages de référence, dont Mangashi, histoire de la prépublication du manga. Il revient aujourd’hui avec un nouveau projet de financement participatif sur Ulule : One Piece : l’art de raconter une histoire, un essai de 160 pages consacré à la maîtrise narrative d’Eiichiro Oda pour narrer les aventures de l’équipage des Mugiwara, mais aussi tous les mystères liés au One Piece qui berce diverses générations depuis plus de 20 ans. Ce livre est pour Maxime Gendron un moyen de répondre à cette question : qu’est-ce qui rend One Piece si irrésistible depuis près de trente ans ?

GeeknPlay (GNP) : Commençons par le commencement : pourquoi ce choix de faire un livre sur One Piece ?

Maxime Gendron (M.G) : Parce que c’est mon manga préféré, sans grande originalité, j’en conviens. Mais c’est justement pour ça que c’est le plus pertinent : c’est celui que je maîtrise le mieux, celui sur lequel j’ai le plus de choses à dire. Et l’univers d’Oda est d’une richesse exceptionnelle. Je dois en être à ma dixième relecture et je découvre encore des choses que je n’avais pas vues avant, d’autant plus que le manga n’est pas encore terminé. À chaque nouvelle révélation, des pans entiers de ce qu’on avait lu avant se remettent en perspective. C’est fascinant.

En plus, One Piece brasse dans son récit énormément de thématiques très importantes, d’autant plus actuellement, comme le côté humaniste et pacifiste : des valeurs défendues par Oda et qu’on retrouve dans de nombreux arcs, mais aussi dans le développement des personnages. Pour toutes ces raisons, je trouvais ça vraiment intéressant de traiter de l’univers de One Piece en livre.

GNP : One Piece fête bientôt ses trente ans. Comment expliques-tu le fait qu’il arrive toujours à fasciner, à capter de nouveaux lecteurs ?

M.G : C’est précisément la question centrale qui a motivé le livre. On arrive à presque trente ans d’existence, One Piece est devenu la bande dessinée la plus vendue au monde, toutes catégories confondues, pas seulement les mangas. Mais si on regarde en arrière, comment expliquer qu’après 30 ans il y ait encore de nouveaux lecteurs qui s’intéressent à One Piece, alors qu’on ne cesse de nous répéter que c’est trop long, que ça aurait dû être fini depuis longtemps ? C’est souvent dit par des gens qui ne l’ont pas lu, parce que quand on s’y met vraiment, on réalise qu’il n’y en a pas assez (rire), tellement c’est riche.

© Antoine Bonnici

La vraie question, c’est : comment un seul auteur peut-il raconter la même histoire depuis trente ans sans se lasser, et comment fait-il pour que nous, on ne se lasse pas non plus ? C’est ça le cœur du livre. Et la réponse tient en grande partie à la maîtrise narrative d’Oda, d’où le titre : l’art de raconter une histoire.

GNP : Beaucoup s’accordent à dire que la force de One Piece ne réside pas dans ses combats, mais dans son lore et sa narration. Qu’est-ce qui rend cette dernière si particulière ?

M.G : Oda l’a dit lui-même en interview : One Piece n’est pas un manga de baston. S’il avait fait du Dragon Ball, il aurait été battu par Dragon Ball, qui est génial dans ce registre. Lui mise sur l’aventure. Et c’est là que réside la vraie force du manga.

Ce qui rend sa narration unique, c’est cette capacité à doser les révélations de manière magistrale. Pour une révélation qu’il nous offre, il ouvre deux nouveaux mystères, mais des mystères qui sont en réalité liés à des révélations encore plus importantes à venir. Il nous donne toujours suffisamment pour qu’on reste attentifs, mais il nous cache suffisamment pour qu’on veuille connaître la suite.

© Antoine Bonnici

Et puis il y a la construction de l’univers lui-même. One Piece, c’est un univers vivant, de la même trempe que Star Wars ou Le Seigneur des Anneaux : des univers vastes dans lesquels on peut se plonger indéfiniment et toujours y trouver quelque chose de nouveau. La différence, c’est que contrairement à Star Wars, qui a des dizaines de créateurs, One Piece, c’est essentiellement un seul homme. Après, je ne dis pas que One Piece égale Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, de toute façon ce n’est même pas le débat, mais les deux œuvres partagent cette capacité à créer un monde où le lecteur peut toujours découvrir quelque chose de nouveau. En plus, comme je le disais, il y a tellement de thématiques abordées dans One Piece qu’à moins de ne pas aimer les mangas, les animés ou les séries télévisées, et il y a désormais le live action One Piece, n’importe quel lecteur peut s’identifier ou trouver un point d’accroche, au vu de la quantité de thématiques qu’évoque Oda dans son œuvre.

 

GNP : Un sujet qui divise souvent la communauté : le débat entre One Piece avant et après l’ellipse des deux ans. Comment tu l’analyses ? Surtout, comme tu l’évoques dans ton livre, Oda utilise souvent le procédé de parallélisme dans sa narration.

M.G : Il y a clairement une rupture nette, plus facile à identifier que d’autres. Par exemple, on pourrait aussi parler d’un avant et après Enies Lobby, où le manga a considérablement évolué. Mais l’ellipse, c’est marquant : on nous dit explicitement qu’il y a une pause, donc c’est plus simple à pointer du doigt.

Je pense que les enjeux ont aussi fondamentalement changé. On entre dans le Nouveau Monde, qui est la dernière partie de l’aventure, une dernière partie qui dure finalement plus longtemps que la première, étant donné qu’elle est plus dense. Les conséquences de certains choix narratifs antérieurs se font sentir : l’équipage est plus nombreux, il est donc plus difficile de développer chacun de ses membres. Avant l’ellipse, Franky venait tout juste d’arriver après Enies Lobby, Brooke débarquait à peine. On mettait l’accent sur eux parce que c’étaient les nouveaux, donc il semblait naturel que les autres soient un peu en retrait. Encore que Robin ou Usopp ont été beaucoup développés à cette période aussi. Mais après l’ellipse, ils sont tous là en même temps, et il est donc plus compliqué de développer dix personnages de manière équitable. C’est pour cela qu’Oda fait le choix de scinder l’équipage à Dressrosa et Whole Cake Island. À part Sanji, qui va avoir un développement plus poussé sur Whole Cake Island, on pourrait croire que les membres de l’équipage sont au même niveau. Ce qui est faux : des personnages comme Zoro ou Sanji ont forcément plus d’importance, ce qui met d’autres comme Usopp davantage en retrait.

On monte aussi en pression : à part à Punk Hazard, il n’y a pas d’aventure dans le Nouveau Monde à proprement parler, étant donné que le voyage jusqu’à Wano est fait dans l’objectif de vaincre Kaido via l’anéantissement de Doflamingo. Il y a donc beaucoup moins cette notion de hasard, de voyage au gré des îles, qu’on avait avant avec des arcs comme Skypiea ou Jaya. Encore que, si on prend du recul, la saga Alabasta était elle aussi très dirigée, tout balisée vers l’affrontement avec Crocodile, tout comme Water Seven/Enies Lobby. Donc finalement, cette part de chemin dirigé existait déjà dans la première partie.

Il y a aussi moins d’humour, moins de temps consacré au quotidien des personnages et à leurs interactions. C’est d’ailleurs ce qui manque beaucoup au manga ces dernières années, et qu’on retrouve heureusement dans la série Netflix. Oda le dit lui-même : il n’a plus la capacité de faire son manga en 19 pages, il lui en faudrait 30, mais l’éditeur ne veut pas. Il y a donc des choses qui passent à la trappe, ce qui crée ces planches très denses que l’on connaît.

Et puis il y a le poids de la nostalgie, qui biaise souvent l’analyse. L’avant-ellipse, c’est la génération D17, un One Piece sans tous ces enjeux d’empereurs. C’est le présent contre le passé, et ça ne rend pas l’analyse toujours très objective.

GNP : On voit dans le Shonen Jump très peu de mangas qui durent autant. Est-ce qu’un héritier de One Piece est possible ?

M.G : C’est extrêmement difficile à dire. Le Chef Otaku a d’ailleurs fait une vidéo sur l’idée que One Piece serait le dernier grand shōnen de par sa longévité et son côté fédérateur, une vidéo qui mériterait d’être quatre fois plus longue tant il y a de choses à dire (rire). C’est compliqué d’y répondre étant donné qu’on est actuellement en plein dedans. Mais dernièrement, il y a une tendance qui m’agace un peu ces dernières années : les éditeurs du Shonen Jump sont à la recherche d’un héritier de One Piece, Naruto ou Bleach. Et par exemple, dès qu’un Kagurabachi sort au tome 1, on le couronne immédiatement « nouveau One Piece ». Mais One Piece ne s’est pas construit en deux semaines. Il s’est construit petit à petit. Jusqu’à l’arc Enies Lobby, Naruto était plus populaire. One Piece est monté progressivement, notamment à partir d’Arlong Park. Et même encore très récemment, One Piece n’était pas le phénomène mondial qu’il est devenu. C’est réellement à la fin d’Onigashima que One Piece a explosé ; il y a aussi la première saison Netflix qui a contribué à cette renommée mondiale grandissante. Encore aujourd’hui, le phénomène One Piece continue d’évoluer et n’était pas le même qu’il y a quelques années. Donc on ne peut pas dire : « Maintenant, on fait l’héritier de One Piece », c’est impossible ! D’ailleurs, beaucoup d’éditeurs ne croyaient pas au départ que One Piece fonctionnerait, et au final c’est devenu le nouveau Dragon Ball, l’œuvre fédératrice de toute une génération, voire plus.

 

Des œuvres comme Jujutsu Kaisen, Demon Slayer ou My Hero Academia auraient pu prétendre à ce statut, mais elles ne durent pas assez longtemps. My Hero Academia, qui est le plus long des trois, atteint 42 volumes, ce qui reste court au regard des anciens grands succès. Je pense qu’on est actuellement dans un cycle où les lecteurs veulent des œuvres plus courtes, plus faciles à consommer. Mais les cycles changent. À un moment donné, dans deux ans, dix ans, vingt ans, impossible à dire, il y aura à nouveau une appétence pour des œuvres plus denses, plus étendues. Ce qui provoquera ça et quelle forme ça prendra, j’aimerais être capable de te le dire (rire), mais c’est trop dur à prédire.

GNP : Une fois terminé, One Piece aura-t-il le même impact que Dragon Ball a eu sur le shōnen, dans le sens où encore aujourd’hui on sent que le personnage principal de shōnen se cale sur Goku ?

M.G : C’est la conclusion du livre, précisément. Se poser la question de ce qui va rester de One Piece une fois que ça sera terminé. Parce qu’une fois fini, on sera tous « spoilés » sur ce qu’est le One Piece. Même aujourd’hui, quelqu’un qui voudrait commencer Dragon Ball sait globalement ce que c’est. Dans Dragon Ball Z, il y a la saga Freezer, la saga Cell, la saga Boo : les grands méchants sont connus de tous. À l’époque, le simple fait de découvrir ces antagonistes était quelque chose de neuf. Il y a plein de choses qui font maintenant partie des acquis, et il y aura probablement toute une génération qui découvrira One Piece en sachant déjà ce qu’est le One Piece.

Cela dit, il y aura sûrement des gens qui réussiront à se préserver des spoils. On le voit sur Instagram ou TikTok, des gens qui se filment en train de découvrir la série Netflix sans connaître du tout One Piece, sans savoir qui est Dragon, et c’est génial d’avoir des gens dont la naïveté est préservée dans une ère de spoil permanent, je trouve ça formidable ! Mais globalement, on saura tous qu’Ace meurt, ce qu’est le One Piece, quand Luffy devient roi des pirates. Ces grandes étapes feront partie d’un savoir partagé.

Et donc, une fois qu’on sait tout ça, se lire 130 volumes aura-t-il toujours autant de sens et procurera-t-il toujours autant de plaisir ? C’est compliqué à dire. Je ne pense pas qu’on puisse effacer One Piece comme ça. Les chiffres de vente ne sont pas des indicateurs directs de qualité, mais quand même, je ne vois pas comment One Piece pourrait d’un coup devenir un manga dont plus personne n’aurait rien à faire.

Pour revenir sur l’impact du manga sur les autres auteurs, je pense qu’on le voit déjà avec le foreshadowing : Oda n’a pas le monopole de la technique, mais son usage en a fait une référence absolue. Ça donnera envie à des auteurs de construire méticuleusement leur histoire, de poser un détail en arrière-plan qui prendra tout son sens des dizaines de chapitres plus tard. Il y aura forcément un impact plus ou moins visible. Après, dans le dessin, je ne le pense pas, étant donné que la qualité du dessin de One Piece n’est pas sa plus grande qualité. Je suis sincèrement curieux de voir ce qui restera de One Piece et comment ça va influencer une génération d’auteurs une fois que ce sera vraiment terminé et digéré.

GNP : Tu as fait la comparaison avec Star Wars. Justement, est-ce que One Piece, à l’instar de cette franchise, peut ne jamais vraiment se terminer ?

M.G : C’est difficile à prévoir. Pour reprendre la comparaison avec Star Wars, à la base il ne devait pas y avoir plus de six films. Puis Disney a aligné une somme suffisamment impressionnante pour faire changer d’avis, et on se retrouve avec trois épisodes supplémentaires qui sont selon moi une honte pour l’univers, et des séries en dents de scie qui varient entre l’excellent et le très mauvais.

Oda, a priori, ne semble pas vouloir faire un « Two Piece » (rire moqueur) avec les enfants de Luffy et Nami. Mais est-ce que Kishimoto avait Boruto en tête au départ ? Peut-être que lui, par respect pour son œuvre, n’en avait pas envie. Puis il a tenté Samurai 8, qui a été une catastrophe, et s’est dit que Boruto, pour continuer à vivre et à gagner de l’argent, ce n’est pas si mal.

© Antoine Bonnici

Il y a des enjeux qu’on ne connaît pas. Mais je ne pense pas qu’Oda ait besoin de faire « Two Piece » pour vivre sa retraite. Il va finir One Piece à un âge avancé et pourra enfin profiter des millions, voire des milliards, gagnés pendant toutes ces années de publication. Mais rien ne nous dit que les éditeurs ne négocieront pas quelque chose pour exploiter One Piece après lui. Rien ne nous dit que dans cinquante ans, ses enfants ou petits-enfants ne décideront pas de vendre les droits en se disant qu’ils s’en fichent et qu’ils veulent se refaire de l’argent. C’est très difficile à dire et il y a différentes échelles de temps qui sont difficilement maîtrisables.

GNP : Et des spin-offs centrés sur des personnages cultes comme Barbe Blanche, Mihawk, Shanks ou Barbe Noire, tu y crois ?

M.G : Il y a dix ans, j’aurais dit non. Oda ne semblait pas chaud à l’idée. Depuis, on a eu des romans sur Law et Ace, dont l’adaptation manga par Boichi. En plus, Oda a introduit tellement de choses qu’il ne pourra jamais tout raconter lui-même. La rencontre de l’équipage d’Ace avec ses compagnons, c’est cool à lire, mais ce n’était pas vital pour comprendre le manga. Actuellement, on a de plus en plus d’événements qui font vraiment saliver. Typiquement, l’incident de Rocky Port, c’est un événement avec Barbe Noire, Law et Koby qu’on n’a jamais vu ni raconté. Franchement, Oda, si tu as envie de le raconter, vas-y, fais-toi plaisir ! Je pense qu’on a tous envie de lire ça.

Il y aurait des événements qui ne sont pas nécessaires pour continuer la suite de One Piece mais qui seraient très kiffants à raconter, comme l’incident de Rocky Port ou la guerre de la revanche entre l’équipage de Marco et Barbe Noire. La jeunesse de Mihawk, même si je pense qu’elle va de toute façon être un peu expliquée dans le manga puisque ça a l’air d’être lié à ce qui se passe actuellement. Mais il y a des choses qu’on n’aura jamais vraiment totalement, et qui, je pense, seraient plus pertinentes à explorer que de faire l’histoire des enfants de Luffy et Nami.

D’autant que l’univers de One Piece, à mon sens, va fonctionner comme un tout clos une fois l’histoire terminée. On sera remonté aux origines du monde et on ira jusqu’à la conclusion, voilà comment va le monde. Je ne suis pas sûr qu’il soit pertinent de raconter une suite dans ce nouveau monde.

GNP : Pour terminer cet entretien, je vais te poser quelques questions en mode fire round. Pour commencer : One Piece avant ou après l’ellipse ?

M.G : Après.

GNP : Sanji ou Zoro

M.G : ( légers hésitation ) Zoro.

GNP : L’antagoniste final : Imu ou Barbe Noire ?

M.G : Barbe Noire en tant que rival pirate, et Imu pour la confrontation finale ultime.

GNP : Les Yonko ou les 7 Grands Corsaires ?

M.G : Les Yonko.

GNP : Naruto ou One Piece ?

M.G : Ah One Piece.(fou rire )

Merci à Maxime Gendron pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Pour rappel, One Piece : l’art de raconter une histoire est actuellement en financement participatif sur Ulule. Le livre compte 160 pages au format 17,5 × 11,5 cm, avec une couverture entièrement conçue par Antoine Bonnici, partenaire de longue date de Maxime Gendron et co-créateur de L’Archipel Otageek. Pour soutenir le projet : ulule.com/one-piece-l-art-de-raconter-une-histoire

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Loup solitaire naviguant seul entre des JRPG et des jeux d'action-aventure.

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