Declan Shalvey – Entre Marvel et création originale, l’artiste irlandais se livre sans filtre

Dessinateur, scénariste et designer, Declan Shalvey compte parmi les auteurs les plus complets de la bande dessinée américaine actuelle. Révélé au grand public grâce à sa collaboration avec Warren Ellis sur Moon Knight, il n’a depuis cessé de naviguer entre grandes franchises Marvel et projets personnels revendiqués comme irlandais, forgeant au fil des années une identité artistique singulière et immédiatement reconnaissable. C’est à l’occasion de sa toute première venue au Paris Manga que nous avons eu la chance de le rencontrer et de l’interroger sur son parcours.

Geeknplay (GNP) : Vous avez travaillé avec Warren Ellis sur Moon Knight. Comment s’est passée cette collaboration, et pourquoi a-t-elle aussi bien fonctionné ?

Declan Shalvey (D.S) : Vraiment, je ne sais pas. J’ai eu le sentiment qu’avec Moon Knight, il me poussait à chaque numéro à faire quelque chose de différent. Je crois que Warren étudie les artistes et trouve en eux quelque chose pour tirer le meilleur de leur travail et c’est ce qu’il a fait. Ça m’a poussé et challengé d’une manière qui m’a vraiment forcé à penser différemment.

 

 

On ne sait jamais comment les choses vont fonctionner entre deux personnes. On peut s’apprécier sans pour autant être proches. Je ne dirais pas que Warren et moi sommes de grands amis, mais il m’a tellement soutenu. Je voulais faire des couvertures, Marvel était hésitant et Warren a insisté. Vous avez vu les couvertures de Moon Knight, elles sont très étranges. Il m’a donné l’espace pour vraiment expérimenter, et ça a marché. Il y a quelque chose de magique qu’on ne peut jamais…

GNP : Expliquer.

D.S : Exactement.

GNP : Si je ne me trompe pas, vous êtes à la fois scénariste, peintre et designer. En quoi le fait de dessiner vous aide-t-il à écrire vos histoires ?

D.S : Oui, ça aide vraiment. Je dirais que ce qui m’a beaucoup apporté, c’est d’avoir dessiné pendant des années, parce que sans s’en rendre compte, on décortique les scripts des autres et on essaie de comprendre comment ça fonctionne visuellement. C’est une excellente formation pour écrire des comics en particulier. J’ai développé un bon sens de la narration visuelle, donc je sais maintenant assez bien ce qui fonctionne dans une bande dessinée, ce qui tient dans une page. Et souvent, quand j’écris quelque chose et qu’au fond de moi je pense j’aurais aimé dessiner ça, je sais que celui qui le dessinera ressentira la même chose. Je le sens, ça se transmet à l’artiste. Donc oui, c’est très satisfaisant. Et en plus, je n’ai pas à faire tout le travail difficile moi-même (rires).

GNP : Qu’est-ce qui est le plus challengeant pour vous, dessiner ou écrire ?

D.S : ( Longue hésitation). Je dirais dessiner.

 

GNP : Pourquoi ?

D.S : Il y a deux raisons bien distinctes. L’écriture est techniquement bien plus facile parce que ce n’est pas aussi physiquement… ça paraît bizarre à dire, mais dessiner à un bureau toute la journée, c’est épuisant physiquement, ça prend énormément de temps, et mentalement il y a beaucoup de choses qui viennent avec ça.

En revanche, avec l’écriture, il n’y a pas tout ça, mais je trouve qu’il est beaucoup plus difficile de déconnecter. C’est plus dans le sens où on est toujours en train d’essayer de trouver des idées, d’avoir des pensées, de noter des choses. Le dessin est mentalement challengeant, mais l’écriture est plus mentalement envahissante. Donc les deux ont leurs forces et leurs faiblesses.

Je préfère dessiner parce que je peux simplement décrocher, écouter des documentaires, mettre une vieille série télé. Avec l’écriture, il faut se forcer. J’aime ça, mais c’est tellement plus facile de juste dessiner Wolverine ( rire ) aujourd’hui sans avoir à se préoccuper de tout le reste.

En vrai je ne pourrais pas dit que l’un et plus dur que l’autre. C’est juste que moi personnellement, je ne pourrais pas uniquement écrire. Je pourrais uniquement dessiner, mais pouvoir faire les deux m’ouvre bien plus d’opportunités.

GNP : Dans des œuvres comme Savage Town ou Bog Bodies, on est clairement en Irlande. Pourquoi est-il important pour vous d’intégrer votre culture irlandaise dans votre travail ?

D.S :  J’ai débuté dans les comics américains, je les aime et ils sont formidables. J’adore les films d’action, les films de super-héros, mais j’aime aussi le cinéma indépendant. Dans les années 90, il y a eu un vrai essor du cinéma irlandais, des histoires sur des Irlandais qu’on n’avait jamais vus auparavant, et ça m’a profondément touché.

J’ai réalisé que j’étais dans une position dans le monde des comics où Garth Ennis avait fait une partie de ça, mais personne ne l’avait vraiment fait depuis un moment. Et je me suis dit : d’une part, j’aime ce genre de choses, personne d’autre ne le fait et je peux le faire.

Sans que ce soit vraiment un sentiment de responsabilité, mais étant dans une si bonne position, ayant la chance de travailler et de vivre de ma carrière grâce aux comics américains, je voulais injecter une part de ma propre culture dans ce médium. Je voulais que les Irlandais voient des romans graphiques qui parlent d’eux, et je voulais que tous les autres pays découvrent une histoire irlandaise qu’ils n’auraient peut-être jamais vue dans un comic. C’est arrivé au bon moment. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire et j’aime aussi vraiment écrire sur la culture irlandaise car on a une certaine façon de parler qui est vraiment fun à écrire, et j’aimerais le faire davantage.

GNP : Pour terminer, vous travaillez pour Marvel, DC, mais aussi sur vos propres projets chez Image Comics. Est-ce parfois difficile de jongler entre ces deux types d’identités créatives ?

D.S : Le processus est le même. Si vous avez dessiné beaucoup de comics, vous savez ce que vous faites, donc ça va. La différence avec la création originale, c’est que chaque chose doit être définie de zéro. J’ai fait Old Dog chez Image, je l’ai écrit et dessiné, j’ai fait les couvertures, le design, et tout ça, c’est avant même de le pitcher. Toute la promotion, c’est à vous de la gérer meme si parfois tu peux etre aidé. Mais vu que c’est une idée originale, Il faut que tu arrives à vendre quelque chose de nouveau aux gens  qui ne connaissent pas du tout cette chose et c’est très difficile.

 

 

Je peux vous parler de Mystique, vous savez qui c’est. Je peux vous parler de Deadpool, vous savez qui c’est. Et la maison d’édition vous paie et gère tout le reste. Donc après avoir fait Moon Knight, j’ai réalisé que je voulais faire de la création originale parce que c’était tellement gratifiant créativement et j’en voulais plus. Et je ne dis pas que ça ne peut pas arriver chez Marvel, c’est juste que ça ne marche pas toujours.

Aprés le gros point positif de travailler avec Marvel, c’est que vous faites le comic, tu t’arranges avec tes éditeurs, tout va bien, vous êtes payé, c’est super, mais vous n’avez pas votre mot à dire sur tout. Ce n’est pas draconien ou quoi que ce soit, simplement qu’au bout du compte, ce n’est pas votre personnage. Et si vous voulez faire quelque chose et qu’ils ne veulent pas, c’est leur droit. Je ne me sens pas frustré sur le plan créatif chez Marvel parce que j’ai un exutoire quand j’en ai besoin. J’emprunte leurs personnages et j’ai la chance de faire des choses amusantes, ce n’est pas à moi de casser leur jouet. Je peux fabriquer mon propre jouet et en faire ce que je veux.

Mais l’aspect négatif de cette liberté créative totale lorsqu’on crée sa propre oeuvre, c’est que c’est épuisant. Il faut tout gérer, la vente, tout le processus autour de la création. Je me souviens qu’en terminant le premier volume d’Old Dog, j’étais épuisé. Et là, retourner faire un comic Marvel, c’était agréable parce que le cerveau n’avait pas à gérer toutes ces choses en même temps. Mais après un moment, l’envie de faire ses propres trucs revient. Je réalise que j’ai beaucoup de chance de pouvoir passer de l’un à l’autre. Je ne les vois pas en opposition.

GNP : Vous les voyez comme deux choses qui se complètent.

D.S : Exactement ! Tant qu’on a le bon état d’esprit. Une fois que vous avez travaillé pendant des années dans l’univers de Marvel Comics, vous savez comment faire un comics. Au fond, tous les comics se ressemblent, c’est juste une question de ce que vous essayez d’en faire. Pour qui est-il destiné ? Quels sont vos objectifs ?

Les artistes sont fous. On est tous cinglés. Beaucoup d’entre nous se compliquent la vie sans en avoir besoin. Je ne pense pas être le meilleur artiste du monde. Je ne pense pas être le meilleur scénariste du monde. Mais ce en quoi je suis vraiment bon, c’est avoir le bon état d’esprit, m’assurer de pouvoir être créatif, donner le meilleur de moi-même, obtenir les meilleurs résultats, sans me mettre moi-même des bâtons dans les roues. Cette façon de voir les deux non pas comme « l’un pour moi, l’autre pour eux », mais comme des choses qui se complètent, ça m’a plutôt bien réussi.

Merci à Declan Shalvey pour cet entretien.