Arnaud Laurent est la voix française de Natsu dans Fairy Tail, de Dabi dans My Hero Academia ou encore de Ban dans Seven Deadly Sins. Comédien de doublage passionné par la transmission de son métier, durant cette édition 2026 de la Japan Expo, il anime la conférence « How to make a VF » pour faire découvrir les coulisses du doublage français au grand public. Présent lors de l’événement, les micros de GeeknPlay ont pu capter sa voix afin d’en apprendre plus sur son rapport au jeu, à la menace de l’IA et aux personnages qu’il rêverait encore de doubler.
GeeknPlay (GNP) : Vous avez un registre de personnages très large : Natsu, Dabi, Ban… Comment préparez-vous le passage d’un rôle à l’autre ?
Arnaud Laurent (A.L) : On ne le prépare pas. La plupart du temps, quand on va enregistrer, on ne sait même pas ce qu’on va enregistrer le jour où on arrive. Donc, vraiment, on arrive, le directeur artistique nous dit : « Voilà, c’est tel rôle, c’est dans tel animé. » Des fois, il raconte un peu l’histoire, des fois pas du tout. Et puis, on y va. On regarde la première scène. On travaille scène par scène, sur des séquences d’une minute, parfois un peu plus, en regardant la VO. À partir de là, on s’en inspire, on se met dans la peau du personnage, on essaie de comprendre ce qu’il veut, et on joue vraiment ce qu’il vit à cet instant. Avec le travail de comédien, on ne peut pas se tromper : le personnage vient à travers l’interprétation. On ne se dit pas : « Je vais le faire torturé » ou autre. On se fie à l’image et à la VO, on se laisse porter par l’image et on joue ce que le personnage joue.
GNP : N’est-ce pas compliqué d’interpréter un personnage de cette manière sachant qu’il évolue au fil du temps ?
A.L : Non, en vrai, on ne va pas se poser la question. Si le personnage évolue, on évolue avec lui. Son caractère se construit au fur et à mesure. Il y a une espèce de mimétisme, c’est beaucoup d’empathie. Natsu, c’est un personnage que j’ai interprété pendant très longtemps. À force de le suivre, on évolue avec lui. Quand on commence à vraiment connaître le personnage, on le comprend mieux, on l’interprète plus facilement, ça va plus vite.
Les dernières fois où je doublais Natsu, il m’arrivait parfois d’enregistrer directement, sans regarder la scène avant, parce que je savais très bien comment l’acteur de la VO jouait. Le simple fait d’avoir l’image me suffisait pour incarner le personnage, parce que Natsu, c’était devenu un peu moi, quelque part. Oui, ça évolue au fur et à mesure, mais si on se concentre sur le fait de jouer l’instant, ce n’est pas plus difficile que ça par la suite. En revanche, savoir jouer l’instant, c’est vraiment quelque chose qui s’apprend en tant que comédien.
GNP : Vous animez une conférence « How to make a VF » pour démystifier le métier. Quelle est l’idée reçue sur le doublage que vous prenez le plus de plaisir à déconstruire ?
A.L : (Rires.) Plus que déconstruire, je dirais que je rajoute. Souvent, on a une vision du doublage qui se limite à la personne qui enregistre et qui joue la comédie. Mais pour créer toute une version française, il y a beaucoup d’étapes, très compliquées et très importantes. Notamment l’adaptation, au départ, puis la création de la bande rythmo : le texte qui défile sous l’image et que l’on lit est préparé par une personne qui ne s’occupe que de ça et qui va passer des heures à travailler dessus. Ensuite, il y a le directeur artistique, celui qui dirige le doublage et attribue les rôles. Son rôle est prépondérant : c’est lui le metteur en scène. Sans lui, les comédiens et les comédiennes ne servent à rien.
« Même des comédiens chevronnés, habitués à jouer à l’écran ou au théâtre, ont parfois du mal à faire du doublage, car il y a beaucoup de points auxquels il faut être attentif, au-delà de l’interprétation ».
Et puis il y a le mixage, toute la partie qui intervient après l’enregistrement. L’ingénieur du son, qui est l’un des rôles les plus importants dans le doublage, prend tout ce qu’on lui a donné et fait en sorte que le résultat soit beau, agréable à écouter, en ajoutant les effets sonores, les réverbérations, pour obtenir le programme fini.
Certains peuvent penser que c’est facile, mais on se rend vite compte que non. Il y a énormément de choses techniques auxquelles il faut faire attention, en plus de savoir jouer la comédie. Même des comédiens chevronnés, habitués à jouer à l’écran ou au théâtre, ont parfois du mal à faire du doublage, car il y a beaucoup de points auxquels il faut être attentif, au-delà de l’interprétation.
GNP : Vous avez aussi doublé des rôles dans des séries télévisées comme Stranger Things. Doubler une personne réelle plutôt qu’un personnage animé, ça change la méthodologie ?
A.L : La base est la même : on joue la comédie. Après, il y a des différences. Le live, quand on double une série ou un film avec des acteurs en prise de vues réelles, c’est plus proche de la vie de tous les jours. Il faut trouver le bon jeu, sans en faire trop, le plus naturel possible. En même temps, il y a parfois des choses très dures à jouer, de la tristesse par exemple, donc il faut réussir à rester très juste. L’animé, c’est différent : il faut garder une vraie sincérité, mais pousser les émotions dans leurs extrêmes. Quand les personnages sont tristes, ils le sont complètement dans l’extrême. Quand c’est du combat, il y a des cris. Quand c’est du délire, tout est complètement excessif aussi. Il faut donc réussir à trouver cette petite énergie en plus, qui est compliquée à atteindre sans dénaturer la sincérité du personnage.
« L’animé, c’est différent : il faut garder une vraie sincérité, mais pousser les émotions dans leurs extrêmes. Quand les personnages sont tristes, ils le sont complètement dans l’extrême ».
Arnaud Laurent, acteur et doubleur français
Et puis, dans les animés, il y a des codes. Moi, je suis de la génération Club Dorothée. J’ai regardé beaucoup de dessins animés et d’animés en VO dans les années 2000. La sonorité, la façon de jouer des Japonais, les cris, les réactions très particulières, tout ça est imprimé en moi. Il y a d’autres comédiens, plus habitués à doubler du live, qui, lorsqu’ils arrivent sur des animés, n’ont pas forcément ces codes. Pour eux, c’est plus difficile, parce qu’ils doivent se réhabituer à un univers d’interprétation différent.
GNP : Justement, est-ce que la limite est parfois fine entre être à fond dans le personnage et « surjouer » ?
A.L : Complètement ! Et c’est ça qui est très difficile. Le plus dur, c’est de réussir à surjouer sans perdre la sincérité. C’est du surjeu, mais un surjeu ressenti. Il y a des gens qui vont faire du surjeu, mais on n’y croira pas. Il faut que ce soit un surjeu crédible, qu’on continue à croire que le personnage vit réellement ce qu’il traverse.
Comme ce sont des situations qu’on ne vit pas dans la vie de tous les jours, on est obligé de surjouer, parce qu’il faut remplir l’image, suivre l’ouverture de la bouche, l’énergie, la musique. On ne peut pas jouer la tristesse comme on la jouerait dans la vie de tous les jours. Mais on ne peut pas non plus le faire d’une manière qui ferait qu’on n’y croie plus. Il ne faut pas tomber dans la caricature. C’est là que cette fameuse limite peut être difficile à trouver.
GNP : Il y a un vrai essor du doublage animé français en ce moment. Comment vous vivez cette accélération ? Est-ce que ça impacte le rythme de travail ?
A.L : Il y a eu un vrai impact, dans le sens où il y a eu une période où les animés étaient très nombreux. Avec l’arrivée d’ADN, de Crunchyroll, de Netflix, de Disney + et de toutes les plateformes qui ont commencé à en proposer, il y a eu un véritable essor. C’était très cool : pour ceux qui étaient habitués à doubler des animés, on a eu énormément de travail. Ça a duré entre 2015 et il y a encore deux ou trois ans.
Depuis deux ou trois ans, et plus encore depuis un an, beaucoup de sociétés de doublage ont tendance à délocaliser leurs productions à l’étranger pour des raisons budgétaires. Depuis quelques mois, on travaille donc beaucoup moins, parce que les doublages vont être réalisés en Belgique ou dans d’autres pays où cela coûte moins cher.
Du coup, même s’il y a de plus en plus d’animés et même si des versions françaises continuent d’exister, ce ne sera pas forcément avec nous, les comédiens français. Ce sont toujours des comédiens francophones, mais pas nécessairement français. Moi, par exemple, le dernier rôle important qu’on m’a confié dans un animé, c’était Dot Barrett dans Mashle, il y a deux ans. Depuis, on ne m’a plus confié de rôle principal.
GNP : Et dans cette baisse de travail, il y a aussi la question de l’IA. Quelle est votre position là-dessus ?
A.L : On a tous des inquiétudes. Moi, j’ai tendance à avoir un côté optimiste malgré tout. L’IA est une préoccupation parce qu’elle est présente et qu’elle est de plus en plus en train de se développer. Même si, moi, je pense qu’à partir d’un moment, ça va s’équilibrer, car il y a un an, il y a eu le grand boom de l’IA où on l’a utilisée pour tout. Mais actuellement, il commence à y avoir une prise de conscience des dangers de l’IA à tous les niveaux : écologique, mental, parce que ça facilite tellement la vie des gens que ça les empêche de réfléchir par eux-mêmes. On commence à prendre conscience que l’IA, ce n’est pas de la magie et qu’il faut faire attention en la régulant.
Malheureusement, ça va faire disparaître certains métiers. On va tout faire pour que ça ne fasse pas disparaître le doublage. C’est pour ça qu’on se bat, parce que le doublage, ça doit être réalisé par des êtres humains. Ça vient du cœur, ça vient de l’âme. Une IA pourra refaire ce qu’on lui dit, mais elle ne pourra pas créer, ni avoir des illuminations de jeu. Des fois, on va jouer un truc, ça va sortir malgré nous, et le DA va dire : « C’est trop bien, je ne voyais pas ça, mais c’est trop bien. » Et on garde. Ce sont ces imperfections qui donnent de la vie à un animé, à une série. Ce n’est pas parfait, mais c’est humain. Et ça, avec l’IA, on va le perdre.
« Une IA pourra refaire ce qu’on lui dit, mais elle ne pourra pas créer, ni avoir des illuminations de jeu ».
Ceux qui vont pouvoir vraiment nous aider à sauver le doublage, ce sont les politiques, parce que c’est eux qui vont devoir faire passer des lois pour obliger les distributeurs, s’ils veulent faire une version française, à ce qu’elle soit doublée par des êtres humains. Mais aussi le public, car c’est lui qui a le mot final, vu qu’à la fin, c’est lui qui apporte l’argent en consommant. C’est pour cela que je dis toujours, en convention, aux gens qui viennent nous voir : soyez exigeants. Si vous voyez des trucs avec de l’IA, n’allez pas les voir, ne les encouragez pas. La qualité, pour moi, elle passe par l’humain.
Maintenant, l’IA est un outil incroyable qui va révolutionner de nombreux secteurs, comme la médecine. Mais il faut que ça reste un outil, qui ne remplace pas l’être humain, que ce soit dans l’artistique ou dans plein d’autres domaines où l’humain est le plus important. Donc il y a ce côté : ça arrive, c’est là, on ne va pas pouvoir y échapper. Mais j’ai envie de croire qu’à un moment, il y aura des réactions assez fortes qui diront : « Faisons gaffe et allons-y doucement quand même ».
GNP : Est-ce que vous craignez aussi pour la dimension culturelle du doublage, au-delà de votre métier ?
A.L : Complètement ! C’est un des risques : que le doublage disparaisse. Et il y a un truc tout bête que dit souvent Brigitte Lecordier : « aujourd’hui, je suis là, dans les conventions, parce que les fans viennent me voir, parce que j’ai bercé leur enfance, parce que je leur ai transmis des émotions ». Les enfants de maintenant, s’ils sont bercés par des IA, n’auront pas cette chance de rencontrer les personnes qui leur ont transmis ces émotions. Et donc ça, c’est triste, quelque part. Enlever ça aux enfants et aux prochaines générations, c’est dommage.
GNP : Pour revenir sur une note un peu plus positive, votre voix c’est un peu votre outil de travail. Est-ce qu’il faut faire attention au quotidien, éviter les soirées karaoké entre amis, ce genre de choses ?
A.L : Il faut faire super attention (rires), mais on ne le fait pas. C’est ça, le problème. Non, vraiment, en vrai, oui. Ma voix est une de mes craintes principales, effectivement. Dès que je sens que je commence à être un peu enroué, je me dis : « Oula, fais gaffe. »
Malheureusement, des fois, tu fais des soirées avec des potes, tu fais des karaokés. L’été dernier, j’ai fait de la route : j’ai roulé pendant dix heures avec mon ancienne voiture, qui n’a pas de clim. J’avais laissé toutes les fenêtres ouvertes et je gueulais les chansons parce que j’adore chanter dans ma voiture. Évidemment, je me suis tapé une extinction de voix qui a duré une semaine, une des plus grosses extinctions de voix de ma vie. Heureusement, j’étais en vacances, je n’avais pas à enregistrer. Mais heureusement, parce que si j’avais fait ça à un autre moment, j’aurais mis les enregistrements en galère. Donc oui, il faut faire attention.
Il ne faut pas fumer, il ne faut pas trop boire et il faut éviter les karaokés où tu ne fais pas attention à ta voix. La plupart des comédiens et comédiennes, on est quand même des gens qui aiment bien la vie, on aime bien en profiter, on aime bien faire la fête. Donc des fois, on fait des écarts, des fois, on le paie, des fois, on s’en sort bien. Et quand on a une extinction de voix, on fait au mieux avec. Mais c’est quand même une petite peur dans ma vie.
GNP : Pour finir, y a-t-il un personnage que vous auriez adoré doubler et que vous n’avez jamais eu l’occasion de faire ?
A.L. : Ouais, il y en a plein ! Alors, si je reviens dans le passé, parce que moi, je suis un peu vieux maintenant, un des acteurs dont je parle souvent, qui m’a donné envie de faire ce métier, que ce soit lui ou sa version française d’ailleurs, c’est Jim Carrey, il a bercé mon enfance avec The Mask, Ace Ventura, tout ça.
GNP : Vous étiez content, alors, par rapport aux Césars ?
A.L. : Mais j’étais super content quand ils ont mis en avant Emmanuel Curtil, et c’est normal. Pendant des années, avant même de faire ce métier, je considérais Emmanuel Curtil comme un des meilleurs comédiens de sa génération, tous domaines confondus. Pour moi, c’était un mec qui méritait d’être au cinéma, au théâtre il fait beaucoup de théâtre d’ailleurs, parce que réussir à doubler Jim Carrey, c’est une bête de comédien. Pour moi, Jim Carrey et Emmanuel Curtil font partie des meilleurs comédiens, vraiment. Et je connaissais tous ses textes par cœur, je connais tout ce qu’il a dit par cœur.
Donc, si je devais aujourd’hui doubler un acteur, j’adorerais doubler Jim Carrey parce que je sais aussi que cette énergie qu’avait Emmanuel Curtil, et qu’il a toujours d’ailleurs, c’est une énergie qui correspond beaucoup à ce que j’ai aussi. Je pense que je saurais faire du bon boulot avec, ou en tout cas avec un acteur qui serait dans la même veine qu’Emmanuel Curtil ou Jim Carrey.
On parlait tout à l’heure d’exagération. Jim Carrey, c’est le roi, justement, du surjeu, mais du surjeu qui fonctionne. Il maîtrise ça à la perfection. Pour certains, ce sera trop, mais la majorité du temps, c’est tellement investi dans son excès que c’est crédible et que ça passe. Et ça, pour réussir à faire ça, il faut être un pro, être Jim Carrey, et, en version française, il faut être Emmanuel Curtil.
Sur les animés, Shikamaru dans Naruto, j’adore Shikamaru et je pense que j’aurais pu faire un bon taf parce que c’est vraiment très différent de ce que je fais d’habitude, et je pense que j’aurais pu vraiment faire un bon taf. Ichigo, dans Bleach, j’aurais bien aimé le faire.
GNP : Ichigo, c’est vraiment quelqu’un qui est aux antipodes de Natsu.
A.L. : Complètement, mais il a un peu ce côté Ban aussi, donc je pense que j’aurais pu réussir à faire un truc pas mal parce que, quand il rentre dedans, il est quand même bien cool.
Seiya, dans Saint Seiya, qui était doublé à l’époque… Je parlais d’Emmanuel Curtil, mais là, c’est Éric Legrand, la voix de Vegeta, qui nous a quittés et qui était un des meilleurs. Prendre sa suite, s’il y avait une suite de Saint Seiya, et pouvoir lui rendre hommage en doublant Seiya, ce serait quelque chose qui me toucherait énormément et je pense que j’adorerais faire ça, même si j’aurais préféré qu’il soit encore en vie pour le faire.
Et sinon, moins connu, Hiruma dans Eyeshield 21. Je ne sais pas si t’as vu Eyeshield 21. C’est un mélange un peu de Dabi, de Ban, avec un côté un peu perfide, et je pense que ma voix aurait pu… J’aurais adoré le doubler, je me serais éclaté dessus.
GNP : Hiruma, c’est un sacré personnage.
A.L. : J’adore ! Pour moi, c’est mon préféré, il est incroyable.
GNP : Moi, je préfère Agon, et en quarterback, je préfère Kid.
A.L. : Ouais, on est d’accord, mais le personnage, il est génial. Au départ, t’as l’impression qu’il est insupportable, mais en fait, au fur et à mesure, tu sais qu’il fait tout ça pour le jeu, pour l’équipe. C’est ce genre de personnages qui sont complètement barrés, mais qui vont dans la bonne direction. Donc Hiruma, je pense que ça aurait été un gros, gros kiff de pouvoir le doubler.
Merci à Arnaud Laurent pour sa disponibilité.
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