Elsa Brants – « Je ne crois pas que je saurais faire des histoires sans humour »

Figure incontournable du manga français, Elsa Brants est l’autrice de la série Save Me Pythie, publiée chez Delcourt/Tonkam, mais aussi plus récemment Myrtis une nouvelle série mettant en scène une princesse tout sauf conventionnelle. Lors du Paris Manga, nous avons eu l’occasion de l’interviewer sur son parcours atypique de coloriste à mangaka reconnue jusqu’au Japon sur sa vision du manga français et sur les ressorts de sa créativité débordante.

Geeknplay (GNP) : Save Me Pythie a été publié au Japon. Quel a été votre ressenti en apprenant que votre œuvre française avait été diffusée là-bas ?

Elsa Brants (E.B) : Ma première émotion, c’était l’incrédulité. Comment est-ce possible ? Pourquoi ? Moi, toute petite Française qui raconte des histoires qui me faisaient rêver enfant, comment est-ce possible que ça aille aussi loin et que ça touche le pays qui m’a donné envie de faire ça ? Au début, c’était vraiment une totale incompréhension. J’étais dans le déni total. Je me disais : non, ce n’est pas possible.

Et puis il y a eu une deuxième émotion du même ordre : après Save Me Pythie, une éditrice japonaise est venue en France me commander un album. Elle est venue me demander une autobiographie pour raconter justement tout mon parcours et pourquoi j’avais voulu devenir mangaka. Là, c’était le grand kiff ! J’étais sur un petit nuage, j’avais des étoiles plein les yeux. Rien qu’en y repensant maintenant, je me sens transportée.

GNP : Vous évoquez dans votre livre autobiographique, Par le pouvoir des dessins animés, la place du Club Dorothée dans votre vocation. Selon vous, pour la nouvelle génération, ça peut être quoi, leur « Club Dorothée » ?

E.B : Je pense qu’ils n’en ont pas. C’était quand même une émission assez incroyable. Il y avait aussi des animés sur la 5, sur la 3, mais il y en avait quand même beaucoup moins. Et je ne crois pas qu’il existe un équivalent aujourd’hui au Club Dorothée. On peut trouver des animés maintenant, ça commence à revenir. Il y a plusieurs plateformes : ADN, Crunchyroll, Netflix. Il y a vraiment pas mal de moyens de voir ces animés. Mais ce n’est pas pareil, parce qu’on peut les voir quand on veut. Or qu’à l’époque, il fallait rester collé derrière son écran. Si jamais on loupait un épisode, on risquait de se perdre dans l’histoire. C’était vraiment un rendez-vous, c’était addictif parce que si t’étais pas là, tu loupais l’histoire. Donc c’était mieux avant ! (éclats de rire)

GNP : Dans votre livre, vous évoquez aussi le succès du manga en France. Comment expliquez-vous que cette fascination perdure encore aujourd’hui ?

E.B : Je pense qu’au départ, ce qui était attrayant, c’était qu’on aimait quelque chose que les adultes n’aimaient pas. Et ça, à toutes les générations, à toutes les époques, ça a fonctionné comme ça. Les gens aimaient la musique classique, alors les jeunes se tournaient vers le jazz parce que c’était nouveau. Chaque génération a envie de trouver son truc à soi.

Et l’avantage du manga et des animés, c’est que ça peut être totalement débridé. On peut parler de tout très intensément, que ce soit du joyeux, du sexy, du violent, de l’historique avec une narration dans laquelle on se retrouve tous. Et c’est une narration addictive parce que, contrairement à la bande dessinée franco-belge par laquelle j’ai commencé mes premières œuvres, on peut prendre le temps, développer les actions, la psychologie, décomposer un combat au ralenti. Il y a toute une myriade d’effets pour faire passer les émotions, qui est vraiment beaucoup plus riche en manga.

GNP : Justement, que pensez-vous de l’initiative Manga Issho, le magazine de prépublication manga européen ?

E.B : Ce genre de magazine, je l’espère depuis le début, parce que c’est un moyen incroyable de découvrir de nouveaux auteurs. L’avantage qu’on a au Japon, c’est qu’il y a le Jump, le Sunday, tout plein de magazines de publication. Si tu ne connais pas un auteur, tu achètes une fois le magazine, tu tombes sur une histoire, et si elle te plaît, tu vas suivre. Ici en France, avant d’avoir ce magazine, il fallait tomber sur l’auteur, tomber sur l’album. Et le temps de vie d’un album en librairie, c’est une semaine grand maximum. Donc si tu ne passes pas dans la librairie cette semaine-là, tu passes à côté. Contrairement au Japon, on n’a pas le même merchandising, on n’a pas les animés. Ce n’est pas la même machine commerciale ! Donc c’est beaucoup plus difficile pour un mangaka européen d’être diffusé et vu. De savoir tout simplement qu’on existe.

« Le temps de vie d’un album en librairie, c’est une semaine grand maximum. Donc si tu ne passes pas dans la librairie cette semaine-là, tu passes à côté ».

Il y a tout à l’heure une jeune femme qui est passée et qui m’a expliqué qu’elle a commencé à lire ma première série il y a à peine deux semaines. Elle en parlait avec des étoiles plein les yeux. Ça m’a émue, mais elle aurait pu découvrir cette série bien avant, étant donné qu’elle est sortie il y a 12 ans. Donc j’espère vraiment que ce magazine va permettre de mieux porter tous les auteurs européens, parce qu’il y a des auteurs de France, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne et d’autres encore. Pour moi, c’est la meilleure façon de découvrir les auteurs, et j’espère très fort que ça va continuer.

GNP : On va faire un petit retour sur votre passé : vous avez longtemps travaillé en tant que coloriste avant de signer vos propres œuvres. Comment se fait ce « saut » vers la création complète ?

E.B : En fait, j’ai toujours créé. J’ai commencé ma première bande dessinée à 9 ans, que j’ai faite pendant 8 ans. Je dessinais, j’écrivais les histoires, les dialogues, les décors, je faisais tout. C’est simplement que ce ne sont pas mes histoires qui ont été prises tout de suite du côté professionnel, mon style graphique n’était pas assez abouti pour attirer l’œil des éditeurs.

Par contre, j’avais rencontré un dessinateur qui avait besoin d’une coloriste. On a fait un duo, ça a matché, et ça m’a ouvert la porte vers d’autres projets de mise en couleur. C’était sympa, parce que la couleur c’est vraiment la fin du travail, ça permet de mettre en lumière, de rajouter de l’ambiance dans les séries. Et faire partie d’une équipe, c’est chouette aussi, parce que ce n’est pas la même émulation que lorsqu’on travaille tout seul. Mais ce n’était pas vraiment ce que je voulais faire toute ma vie. Je suis contente de l’avoir fait, mais j’étais encore plus contente quand j’ai enfin pu signer mes projets en tant que dessinatrice, puis en tant que scénariste.

GNP : Cette expérience de coloriste a-t-elle influencé votre manière de concevoir une page ?

E.B : Je pense que ça m’aide pour la lisibilité. En couleur, ce qui est important, c’est de rendre quelque chose lisible. L’écueil, c’est que plus on rajoute de couleurs, plus l’œil peut être noyé dans l’image et moins on comprend ce qui se passe. Or, en bande dessinée, en manga, en film, ce qui est primordial, c’est que le spectateur comprenne ce qu’il voit. S’il se pose la question « qu’est-ce que j’ai vu ? », il est sorti de l’histoire et on le perd.

« En bande dessinée, en manga, en film, ce qui est primordial, c’est que le spectateur comprenne ce qu’il voit ».

Donc le fait de me focaliser d’abord sur la lisibilité en faisant de la couleur m’a aidée par la suite, lorsque je dessine mes pages, à concentrer les zones et à faire en sorte que tout soit compréhensible du premier coup.

GNP : Dans vos œuvres, l’humour occupe une place centrale. C’est un choix délibéré ou quelque chose de naturel ?

E.B : C’est naturel. Totalement naturel. Je ne crois pas que je saurais faire des histoires sans humour. Après, je dis ça, mais dans 5, 10 ans je changerai d’avis. Mais pour l’instant, pour moi, les films, séries et œuvres qui m’attirent sont avant tout tournés vers l’humour. Je suis fan de Terry Pratchett, de Louis de Funès, des Monty Python, tout ce qui me fait rire me nourrit vraiment, me fait vibrer. Et du coup, ça me donne envie d’écrire ce genre d’histoires.

GNP : Comment l’humour nourrit-il vos scénarios ?

E.B : Je travaille énormément à l’instinct. Quand j’écris une histoire, je commence par mettre en place mes personnages : leur background, leur caractère, leur psychologie, ce qu’ils veulent faire dans la vie. Et ensuite, je les mets en situation. Si je les ai bien décrits, ils vont réagir tout seuls. Mon grain de sel dans leur univers, dans leur réaction, c’est de rajouter des éléments humoristiques qui sont souvent inattendus, et c’est souvent l’inattendu qui fait l’humour. Donc vraiment, je n’ajoute pas ces choses en me disant : « ça va faire rigoler les futurs lecteurs. » Au contraire, c’est très instinctif. Si moi ça me fait rigoler, peut-être que ça fera rire d’autres personnes aussi. (rire)

GNP : Dernière question, votre nouvelle série met en scène une héroïne qui refuse qu’on lui impose comment vivre sa vie, rappelant la série Désenchantée ou au film Rebelle. Quel a été le défi d’écrire une protagoniste féminine ?

E.B : Le cheminement de pensée est parti de Pythie, mon héroïne précédente. Elle est positive, elle veut aider les gens, c’est une vraie héroïne avec plein de qualités. Je me suis dit : on va faire le contraire, parce que ce n’est pas drôle de toujours faire la même chose.

Donc ici elle est méchante, orgueilleuse, capricieuse. À force de lui rajouter des défauts comme ça, elle est devenue une vraie princesse, une peste. Et c’est de là que je me suis dit : je vais faire une histoire de princesse, mais pas une princesse à la Disney. Une vraie princesse pourrie gâtée avec tous les défauts du monde, à qui il va arriver malheur sur malheur sur malheur.

Mais elle va s’en sortir, parce qu’elle va se retrouver et se prendre en main. Elle va décider de son destin. Et il va lui arriver un changement psychologique qui fait que, finalement, elle était peste, mais on l’aime bien quand même, et on aime aussi son côté peste.(rire)

Geeknplay remercie Elsa Brants d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

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Loup solitaire naviguant seul entre des JRPG et des jeux d'action-aventure.

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